L'Envers

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L'Envers

Message par Fou le 21/7/2013, 07:25

Cette histoire a été écrite suite à la demande de quelques mots sur Facebook qui me seraient ensuite obligatoire. A vous de voir si vous voulez savoir desquels il s'agissait avant ou après votre lecture.
Spoiler:
Aile – Parallélépipède – Tablette

En 1978, près de Diósd, village situé à quelques kilomètres de Budapest, le Professeur Natália Horvath et son assistant Áron Dessewffy furent portés disparus suite à un incendie déclaré dans l’aile nord du Centre de Recherche des Sciences Métaphysiques. L’existence-même de ce centre fut une surprise pour les villageois environnants, et on s’empressa d’étouffer l’affaire lorsque l’on comprit ce qui se cachait réellement derrière les murs du CRSM. Bien que les prémices de cet incident ne permettent guère de cerner toute son étrangeté, ils aideront peut-être à éclaircir un tant soit peu le mystère régnant autour. Áron Dessewffy, né et ayant grandi à Szolnok, perdit très jeune sa mère de manière tragique. Les circonstances troublantes de sa mort ne feraient qu’alourdir le récit, toutefois, il paraît primordial de narrer le vertige qui saisit l’enfant lors de l’enterrement, ainsi que le délire qui en suivit. Lorsqu’il reprit conscience, le jeune Dessewffy jura avoir revu sa mère une dernière fois. La rencontre ne s’était pas effectuée dans notre monde mais dans un passage entre deux, un lieu qui défiait tout sens ou raisonnement humain et sur lequel il eut été futile de chercher à mettre des mots. Le garçon raconta que, navrée qu’on lui eut ôté la vie si précipitamment, sa mère avait été autorisée à venir lui faire ses adieux avant qu’un ange ne la rappelle à son devoir de défunte. L’imagination de l’enfant ainsi que son éducation chrétienne furent considérés par ses proches comme la seule explication recevable, bien que Dessewffy ne put jamais l’accepter et fut obsédé par cette image pour le restant de sa vie.

Étudiant sagace et studieux, son parcours ne fut assombri que par une seule mais éclatante tâche : il cita dans l’un de ses travaux de fins d’études son expérience traumatique, et refusa malgré l’incompréhension de son professeur de retirer celle-ci ; il la considérait comme une preuve recevable et indubitable étant donné qu’elle était sienne. Ce n’est que quelques années plus tard, alors qu’il touchait à la fin de ses études de médecine, qu’il assista fortuitement  à un débat entre professionnels comptant parmi eux le professeur Horvath. Sa thèse selon laquelle l’esprit était parfaitement indépendant du corps était déjà largement controversée, mais Dessewffy fut immédiatement séduit et chercha où elle enseignait. Il reçut son diplôme de docteur comme un vulgaire prospectus, et s’inscrivit aux cours privés de Horvath au grand déboire de ses amis qui estimaient qu’il y perdait son temps. Le caractère excentrique du professeur était réputé aussi contestable que son paradigme, et bien que celle-ci toisât chaque nouvel élève, elle eut une rapide aversion pour le jeune homme qui ne se mêla jamais à un sentiment hautain ; on eut dit qu’elle avait ressenti le potentiel de Dessewffy mais cherchait encore en quoi il consistait. Néanmoins, le zèle extrême qu’il mit dans chacun de ses devoirs força l’attention de Horvath, et elle finit par lui porter l’attention qu’il recherchait en l’invitant à discuter en partageant sa table. Personne ne sut jamais quelle fut leur relation exacte, mais il est probable que celle-ci soit restée platonique en raison du désintérêt qu’ils éprouvaient tous les deux pour la chair.

Si Dessewffy devint dès lors l’étudiant le plus proche de Horvath, d’autres élèves avaient noué des liens étroits avec elle. Après avoir pris la décision d’arrêter l’enseignement, le professeur les convainquit de se joindre à elle dans la fondation d’un nouvel institut de recherche. L’approfondissement des concepts noétiques, bien que le courant vienne tout juste d’émerger aux États-Unis, était le fer de lance de ce groupuscule qui fut rejeté d’office par le gouvernement. Horvath comprit qu’il faudrait agir de manière détourné pour obtenir des fonds de soutien, et parvint avec ruse et détermination à fonder le Centre de Recherche des Sciences Métaphysiques. Le refus de toute concession de la part du professeur fit prendre la porte à un tiers des étudiants qui devenaient de plus en plus méfiants. Cependant, durant trois ans, le CRSM ne connut jamais un seul problème. Le bâtiment était un grand parallélépipède gris entouré de verdure auquel on ne portait pas plus d’attention qu’à un château d’eau, et Horvath faisait le strict minimum administratif pour qu’on laissât son établissement tranquille tout en étant libre de mener les recherches qui l’intéressaient.

La grande majorité des élèves devenus chercheurs considéraient leur travail comme un métier ordinaire, et cela contrastait avec l’engouement du professeur Horvath qui restait souvent dans les locaux après que la nuit soit tombée. Elle croisait occasionnellement Dessewffy dans les couloirs, mais ils ne prenaient quasiment jamais le temps de discuter ensemble, comme s’ils eussent établi le consensus silencieux de ne pas troubler l’autre dans son autisme. Un soir cependant, Dessewffy fut contraint de se rendre à la section où se trouvait son ancienne enseignante afin d’y emprunter une ampoule à décanter nécessaire à l’un de ses travaux. Il avait déjà saisi l’instrument lorsqu’il se permit de regarder plus attentivement les manipulations de Horvath. Un rat encore éveillé était adossé à une tablette, les quatre membres épinglés négligemment et des capteurs implantés sur son tronc et son crâne. Le professeur fit une rapide injection de barbiturique à l’animal, puis fixa du regard un écran parsemé d’informations diverses tandis que les couinements faiblissaient. Lorsqu’il ne produisit plus de signaux, elle détacha maladroitement les épingles et les capteurs puis jeta le rongeur dans un seau rempli de cadavres. Elle allait sortir un nouveau rat de sa cage, mais elle stoppa son geste et resta immobile.
« Nous stagnons, Dessewffy » dit-elle sans se retourner.
Le chercheur fut surpris qu’elle l’ait remarqué, bien qu’il n’ait pas spécialement cherché à être discret.
« C’est le genre de remarque que vous avez pour habitude de sanctionner, observa-t-il.
- Nous savons tous les deux que la réponse se trouve bien au-delà de la vie. Pourtant, nous ne sommes bons qu’à manipuler et interrompre cette dernière. Nous devrions chercher la clé de la porte, et nous nous bornons à essayer de voir au travers. »
Comme Horvath ne bougeait pas, Dessewffy n’osait pas non plus esquisser le moindre geste, d’autant plus qu’il n’avait jamais entendu le professeur parler sur ce ton.
« Vous voyez cet écran ? À la mort de chacune de ces bestioles, il y a des tas de données similaires dont une particulièrement intrigante. Je ne veux vous ennuyer avec un domaine qui n’est pas de votre ressort, sachez juste qu’une variable x devient y sans raison apparente durant le plus petit fragment de seconde calculable par la machine. C’est la mort. Cela fait des mois que j’essaye de provoquer des expériences de morts imminentes sur ces rongeurs, et je n’y suis arrivé que trois fois. Lorsque je les tue à nouveau, la variable redevient une y durant ce laps de temps minuscule. J’ai tout fait pour le prolonger, mais cela paraît impossible. Le grand tunnel ne semble pas obéir à notre espace-temps.
- En êtes-vous certain ?
- Je sais à quoi vous pensez. Votre mère est revenue vous voir deux jours après sa mort, comme si elle avait réussi à temporaliser son passage. Peut-être que l’être humain possède cette capacité, et que ce n’est pas le cas des autres espèces animales. »
Une seringue tomba au sol à côté de Horvath. Dessewffy courut vers elle, et s’aperçut que son bras était parsemé de piqûres sales et maladroites. Elle reprit la parole dans un état proche de l’ivresse, première réaction logique à la dose phénoménale de barbiturique qu’elle venait de s’injecter.
« Je n’ai pas fait tout ce trajet durant ma vie pour me retrouver coincée ici. Il me semble que chaque être a la réaction spontanée d’avancer dans le tunnel, sans doute votre mère avait-elle fait quelques pas avant de s’arrêter, mais que se passerait-il si un homme trouvait la force de rester immobile ? »
Dessewffy était paniqué par ce geste de folie pure. Il voulut la saisir pour l’aider sans savoir comment, mais elle le repoussa d’un geste brusque.
« Je le saurai dans quelques minutes, et vous ne pouvez rien y faire. Asseyez-vous et soyez mon unique témoin, ne trahissez pas ma confiance. »
Le chercheur resta pétrifié, n’osant plus rien faire, écartelé entre la raison et l’obéissance à ces quelques mots d’estime qu’il recherchait  depuis qu’il connaissait cette femme. Elle émettait quelques râles plaintifs, de plus en plus faibles, puis son corps bascula de son tabouret et Dessewffy la rattrapa avec gaucherie. Son souffle s’arrêta plusieurs dizaines de secondes, puis sa voix s’éleva de nouveau dans un murmure si incompréhensible que personne d’autre que lui, qui avait passé tant d’années avec elle, n’aurait pu le déchiffrer.
« C’est pour bientôt… je ne dois pas m’élever… je ne bougerai pas… cette fois… ce sera à eux de se déplacer… »
Il la tenait toujours dans ses bras, et sentit son cœur cesser de battre en même que s’éteignait sa voix. Il resta figé, il n’arrivait plus à penser, il croyait sentir la chaleur quitter le corps de Horvath, mais c’était lui-même qui était gelé et parcouru de frissons. Mille sentiments s’entrechoquaient en lui, c’était comme une longue apnée mentale où aucun répit ne permet de reprendre de l’air. Il regardait la figure de Horveth, et son visage l’obsédait. Ne sachant plus s’il délirait ou non, il l’entendit pousser un long râle. Les yeux du professeur se mirent à cligner sans que ses paupières ne tombent, et il sentit l’urine de la femme couler le long de son pantalon. Son corps s’arracha de l’étreinte de Dessewffy en partant brusquement en arrière comme si vingt hommes l’eut tiré en même temps, et elle tomba sur le ventre en renversant dans un vacarme épouvantable plusieurs outils de verrerie. Son bras droit ne cessait de faire un demi-tour frénétique sur lui-même, et l’omoplate adjacente semblait taper la peau de son dos pour en sortir. Le corps de Horveth rampait au rythme de ses soubresauts, et son visage se tourna comme une bête indépendante du reste en direction de Dessewffy. Il ne put se retenir de hurler lorsqu’il comprit qu’elle essayait de s’approcher de lui. L’omoplate gauche se mit à taper aussi, et la droite sortit du corps en déchirant la blouse dans un craquement d’os et de chair. Chaque trait de son visage paraissait contracter ses muscles au maximum, et sa mâchoire pendante laissait apercevoir ses gencives qui se desséchaient comme de la peau. L’omoplate droite battit plusieurs fois l’air en permettant ainsi à Horveth de se relever, et Dessewffy ne comprit qu’à ce moment-là qu’il s’agissait d’une aile. Le Professeur s’approcha de lui en claudiquant, et soulevant ses mains comme des poids lourds, elle lui griffa le visage jusqu’au sang en poussant des cris rauques insensés. Il la repoussa en arrière en agrippant un dessiccateur sur le plan de travail, et après qu’elle soit tombée par terre comme quelqu’un qui marchait pour la première fois, il fracassa la cuve sur l’omoplate gauche qui venait à son tour de traverser le vêtement. L’os se brisa, bien qu’il fut beaucoup trop solide comparé à sa finesse. Des tessons de verre lui étaient rentrés dans les mains, mais il ne le lâcha pas et frappa à trois reprises sur le visage méconnaissable de Horveth dont il entendait les dents se fracasser contre le sol. Lorsque celle-ci cessa de bouger, il se releva et s’aperçut que le corps avait doublé de taille durant ces dernières minutes. Dessewffy se remit à crier, comme si chaque hurlement qu’il pouvait encore pousser l’empêchait de balancer dans la folie.
La police scientifique conclut à l’incendie criminel. Plus aucun matériel n’était utilisable, et des parties du plafond s’étaient même écroulées suite aux dégâts causés aux murs porteurs. On n’entendit jamais parler du corps étrange trouvé au milieu du sinistre ; toute identification avait été impossible à la vue de l’absurdité de sa taille et au relevé de sa dentition qui était aussi parfaite que celle d’un squelette d’anatomie.

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