La Haine.

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La Haine.

Message par Lyryana le 14/5/2011, 09:02

En Hommage aux géniteurs qui ne perdent jamais leurs mauvaises habitudes...

La colère lui étouffait les mots dans la gorge. Elle était si révoltée qu'elle n'arrivait plus à prononcer quoi que ce fût, ni à respirer correctement. Ses traits, crispés, montraient des sourcils froncés à l'extrême, pliant le front originellement calme et plat comme un lac, et des lèvres pincées, si fort, qu'on ne pouvait pas s'étonner de les voir saigner. Le corps tremblant, elle restait prostrée là, au coin de son lit, serrant l'oreiller le plus fort possible contre son coeur, probablement pour ne pas exploser. Sa rage était presque palpable, l'entourant comme une aura terrible et destructrice. D'un coup, elle mordit le coussin qu'elle tenait, en poussant un cri ressemblant plus au grognement d'un animal qu'à la manifestation d'un sentiment humain. Ce hurlement sentait la haine contenue, et les larmes, qui percèrent à travers ces cils, étaient celles d'une femme humiliée et impuissante dont la frustration avait fini par ronger le coeur. Son crâne explosait, et sa tête lui faisait mal, si mal... Elle se mit à pleurer, longtemps, très longtemps. Puis finalement, elle se calma. Son esprit fit le vide. Elle n'avait plus rien à manifester. Doucement, elle déplia ses membres torturés par la douleur, et s'allongea sur son lit, comme si elle devait attendre la mort, et l'accueillir. Elle tendit les bras. Oh ! Comme elle voulait, parfois, en être délivrée ! Comme il lui était difficile de restreindre les paroles douloureuses, les épanchements excessifs, les désirs d'anéantissement ! Oh ! Comme elle aurait voulu être libre et impitoyable ! Sans cesse, elle réfrénait sa nature, s'obligeant au respect et à la discussion, quand tout son être tendait à la violence et à la puissance. Elle désirait, par moment, quand le sentiment l'empêchait de penser, briser toutes ces barrières, détruire ces convenances, et cracher, une fois pour toutes, son mépris et sa déception au visage de ceux qu'elle aimait le plus. Pourquoi devait-elle avaler sa langue chaque fois qu'un de ses parents créait en elle une angoisse ou une irritation ? Pourquoi ne pas tout simplement dire les choses ? Mais non, ce n'était pas si facile, il fallait l'obéissance filiale, la douceur, la gaîté, tout cela devant le masque de l'hypocrisie, quand elle aurait voulu hurler à l'injustice. Cette situation la broyait. Elle voulait pouvoir, un jour, dire enfin son ressentiment, le faire éclater comme une bombe à retardement, le jeter comme une vague, un tsunami, dans le coeur fragilisé de ses oppresseurs d'un jour, et leur faire du mal, les blesser, comme ils l'avaient blessée elle. Ses parents n'avaient jamais admis la douleur qu'elle pouvait ressentir par leur faute. Ils passaient toujours à côté, se disant irréprochables, ou tentant de chercher, en guise d'explication, des éléments naturels à qui la faute auraient pu incomber. Mais, et elle s'en rendait bien compte, l'être humain haïssait devoir faire face à sa propre ignominie. Chaque fois qu'il était coupable, il n'éprouvait pas de remords, tandis que pour les fautes mineures, il s'accablait de reproches. Ou non. Elle n'avait jamais entendu ses parents demander pardon. C'était toujours de sa faute. Toujours. C'était toujours elle qui commençait, qui se rebellait, qui cherchait les ennuis. L'élément déclencheur résidait toujours dans son caractère impossible, dans son manque de docilité, dans sa quête désespérée de réponses à ce qu'ils pensaient être des questions stupides. Elle voulait savoir. Elle voulait discuter, comprendre, débattre en paix. Elle ne voulait que ça. Mais, chaque fois, la discussion tournait court, et le parent, l'unique, le totem, le vase sacré, la puissance immuable et autoritaire, reprenait le dessus et écrasait l'enfant.
Par crainte de blesser, elle n'avait jamais protesté au point que la scène tourne au drame. Bien sûr, elle avait essayé de ne pas se laisser faire, mais la mauvaise foi était telle qu'elle finissait toujours par tomber, faillir, passer outre, oublier, et, pire que cela, demander pardon.
Toute sa vie, elle avait demandé pardon. Toute sa vie, elle s'était attribuée des fautes dont elle n'était pas l'auteur. Toute sa vie, elle s'était demandé si le problème ne venait pas d'elle, de ce qu'elle était, de la façon dont elle vivait et pensait. Alors, elle avait commencé à s'étouffer, petit à petit, à se réduire, terriblement, chaque jour un peu plus, comme une agonie. Elle avait essayé de maîtriser ses émotions, de les stabiliser à un point de neutralité; elle avait cessé d'aimer absolument, elle avait cessé de souffrir démesurément, elle avait serré les dents, intérieurement, chaque fois qu'une remarque blessante avait avivé la douleur de son coeur et que les mots, faciles, menaçaient de percer et de détruire. Tout cela, elle l'avait fait. Toute sa vie, elle avait empêché la chose qui se tapissait au fond d'elle d'éclater au grand jour. C'était la malédiction de la famille. Il y avait ceux qui pouvaient vivre avec sans faire du mal aux autres, et ceux qui ne pouvaient pas. Son père n'avait pas réussi. Se refusant le moindre effort, il avait, pendant des années, été odieux et insupportable, violent, méchant et humiliant. Il avait battu sa mère, il l'avait terrorisé elle. Lorsqu'il avait réalisé, un peu tard, l'ampleur des fautes qu'il avait commises, il avait tenté de se racheter; et, dès lors, il avait observé une conduite presque irréprochable. Mais, comme pour un alcoolique à qui on présente l'alcool après l'abstinence, son père menaçait à tout bout de champ de céder à ses penchants diaboliques et de sombrer, à nouveau, dans la colère et la haine...
Sa mère n'avait pas ce côté enflammé. Au contraire, c'était une femme particulièrement éteinte, assez médiocre, sans personnalité affirmée. Elle avait tendance à se poser en victime prête à se sacrifier, possédant un coeur d'or et une générosité qui aurait pu être immense si l'argent l'avait soutenu. Néanmoins, sa capacité d'amour était infinie, et jamais elle ne manquait d'affection pour qui que ce fut. Elle semblait rayonner la joie de vivre, comme un enfant innocent, manquant cruellement de désillusions. Cette légèreté d'esprit l'exaspérait particulièrement, elle chaque fois qu'elles se disputaient, elle avait tendance à reprocher à sa mère ce côté gamin, rêveur et idéaliste qu'elle détestait par dessus tout. Et leurs histoires finissaient en drame. Car, se tenant en grande estime pour tout l'amour qu'elle distribuait, pour sa foi et pour sa bonté d'âme, sa mère ne supportait pas le reproche, et la moindre remarque qui ait pu induire un doute quant à sa constance dans le bien et les principes chrétiens la mettait hors d'elle. De fait, chaque fois que la jeune fille souffrait, et qu'elle montrait à sa mère les manifestations d'un coeur blessé par l'injustice et l'incompréhension, celle-ci se braquait, se définissant elle-même comme victime d'un sentiment passager et perpétuel bouc émissaire, quand elle n'usait pas délibérément du mépris, de la vanité et d'une hauteur parfaitement déplacée qui faisait sentir à son interlocuteur la futilité bien comprise de ses propos. Comment alors lutter contre ces deux géants ?
Elle n'en pouvait plus. Elle savait qu'elle ne pourrait pas se retenir très longtemps. De son père, elle avait pris l'impatience, la vigueur, la force, la passion et l'horreur de l'outrage; de sa mère, la capacité d'aimer les autres et la volonté de les protéger. Témoin de la violence dès son enfance, elle avait refusé, toute sa vie, de céder au sentiment, de le laisser tout emporter et de créer des blessures irréversibles; et chaque fois qu'elle dérapait, un sentiment de culpabilité terrible l'envahissait. Mais plus le temps passait, et plus il lui apparaissait difficile et douloureux de ne pas réussir à exprimer correctement ce qu'elle ressentait, et plus il lui semblait insupportable de devoir supporter les caprices et la pesanteur des propos venus d'en haut. Elle voulait mettre fin à cette dictature, empêcher son père de lui faire peur, et empêcher sa mère d'en faire un monstre. Elle voulait qu'on reconnaisse, une fois pour toutes, la part de responsabilité partagée dans chaque dispute; elle ne pouvait plus, du haut de ses dix-huit ans, supporter le fardeau de la soumission par la crainte ou de la soumission par l'amour. Elle voulait s'épanouir, elle voulait parler, elle voulait être capable de formuler, avec sa langue et sa bouche, les choses qui permettraient d'effacer les germes durables de conflit qui s'étaient implantés en elle dès son enfance. Elle voulait devenir un adulte, un vrai, dépasser le stade de l'adolescence, s'affirmer, comme un être à part entière, et ne plus jamais abandonner. Il fallait qu'ils comprennent. Il fallait qu'elle brise le cercle infernal de réincarnations dangereuses, de victimes et bourreaux, de condamnant et condamnés. Définitivement, elle voulait bannir le manichéisme malsain qui consistait à placer les gens dans des camps opposés, et de les traiter en alliés et ennemis, ou de les catégoriser dans des cases bien trop restrictives pour appartenir à la vérité. Se levant brusquement, le coeur renforcé par le sentiment, elle se promit que, elle, dans toute la puissance et la jeunesse de son être, ferait en sorte que le chaînon se brise, et que ses enfants ne connaissent pas les affres terribles que les parents laissent à leurs enfants, à cause de leurs propres parents.

Écrit à N... le 14 mai 2011.

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Lyryana
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