Le Ruban Bleu / Suspense

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Le Ruban Bleu / Suspense

Message par Youle le 27/2/2008, 16:31

La robe était blanche. Pure. Limpide. Ma fille de six ans me la réclamait depuis des lustres. Dans la boutique, rue des Amarres, chaque fois que nous passions, j'avais le droit au même cirque. Elle passait devant en rentrant de l'école. Et chaque fois, elle hurlait, elle criait, elle gesticulait devant cette vitrine. Et chaque fois je résistais.
- Papa ! Papa ! regarde, c'est exactement la robe que je veux ! je veux cette robe ! c'est celle-là !
- Oui ma chérie, répondai-je alors, pour atténuer ses cris. On verra, on verra. Tu demanderas à maman. Pour ton anniversaire, peut-être, on verra.
- Mais je la veux tout de suite, je l'adore trop ! hurlait-elle, machonnant à moitié une sucette.
- Fais pas ta petite fille gâtée, Suzanne. Arrête je t'ai dit.
C'était là tout l'embarras d'un père. Plaire à sa fille en maintenant ses gardes, résister, continuellement. Donner des gages de mon amour, à travers d'autres signes que des achats, des bonbons, des poupées. Des robes.
Je suis passé un matin devant la boutique.
J'étais seul.
J'ai vu la petite robe blanche dans la vitrine.
Elle me narguait.
J'entendais la petite voix de Suzanne, stridente, me criait d'acheter cette robe.
Mes vieux démons, mex vieux souvenirs, mes envies de petit garçon.
Je suis entré et la lui ai achetée.
Le sentiment unique d'être pleinement moi au moment de l'achat. J'étais heureux. Satisfait et heureux. Pas pour Suzanne. Pour moi. J'achetais la petite robe de mes rêves.
- C'est pour offrir ? m'a interrogé la vendeuse.
J'ai acquiescé.
- Je mets un ruban rose ou bleu ?
- Bleu s'il-vous-plaît.
- C'est amusant le bleu pour une petite fille, a noté la vendeuse.
Je n'ai pas relevé.
Je touchai mes bras, la tête inclinée, le regard perdu vers un ailleurs. Un passé pas si lointain. Sept ans de cela. Sept ans. Je revis subrepticement la tête de ma femme face à l'enfant mort, au corps bleui, à ses cuisses ensanglantées. C'était un petit garçon. Il était mort en couches. “On n'a rien pu faire” avait annoncé l'interne de service, ce soir d'octobre, un soir froid et gris sale. Suzanne était née un an après. Une petite fille, pour effacer l'affront du petit garçon. J'avais aimé le symbole en son temps.
- C'est amusant, oui, ai-je finalement répété.

Le soir, à la sortie des classes, Suzanne est passée devant la vitrine. Elle a bien remarqué l'absence de la robe blanche.
Elle a crié.
Je l'ai consolé.
Mais elle me tapait de plus belle.
Nous sommes rentrées à la maison. Suzanne a enlevé ses chaussures. Elle pleurnichait toujours. Elle reniflait. Je déteste l'entendre renifler. Le bruit du renaclement, des glaires dans le nez qui grimpent le long des sinus, qui détalent immanquablement au fond de la gorge. J'ai crié.
- Arrête Suzanne ! Arrête ! Je t'en supplie, arrête !
Ma colère l'a surprise. Elle était déjà dans la salle à manger. Elle tartinait son pain de Nutella pour le goûter, à côté de son verre de lait à ras bord. Elle avait presque oublié la déconvenue de la robe.
Suzanne se pencha, ses lèvres atteignirent difficilement le verre de lait, à moité immergées dans le liquide blanc.
Sur la table basse, j'avais posé le paquet, bien en évidence.
J'avais plus envie de le lui donner.
Mais si je le retirais pour le ranger dans un placard, Suzanne me verrait faire.
Je ne pouvais plus reculer.
Dans un dernier reniflement, Suzanne m'a regardé, la bouche pleine de chocolat, les lèvres imbibées de lait.
Je gardais l'oeil rivé sur le paquet.
Suzanne m'a vue. Elle a demandé ce qu'il y avait dedans. Dans un sursaut d'humeur, elle a demandé, très fort:
- C'est pour moi ?
Elle a couru vers la table basse, son verre à la main, le reste de sa tartine dans l'autre.
Ma petite Suzanne.
Elle a retiré le paquet de son sac vernis. Puis elle a arraché le papier cadeau, laissant tomber les rubans bleus sur le sol. Je les ai ramassés. Je restai debout derrière elle. Le papier de soie a cédé de la même manière à ses derniers assauts.
Elle a tendu les bras, la robe blanche face à elle.
- Elle te plaît ? ai-je avancé, convaincu d'avance.
- Papa ! je t'aime !
C'était la première fois qu'elle prononçait ces mots.
Je la regardais s'extasier devant sa robe.
- C'est exactement la robe que je voulais ! Papa ! C'est exactement la robe que je voulais !
Elle tournait autour de la table basse, manquant de faire tomber chaque fois son verre en équilibre. Je l'ai placé au centre de la petite table. Suzanne plaquait sa robe sur sa poitrine, tournoyant dans le salon.
- Tu veux la mettre ?
La lueur dans les yeux de ma fille. L'éclat d'amour, de discernement, d'appétit et de gourmandise. De plaisir.
Elle s'est vite déshabillée. J'ai vu le corps de ma petite fille de six ans. Ses bras fins, ses jambes maigrelettes dans le collant arc-en-ciel qu'elle adorait. Je me suis vue au même âge. J'ai ressenti un frisson le long de ma colonne vertébrale.
Elle a passé sa robe.
Elle lui allait comme un gant. Elle était toute excitée.
J'avais envie de pleurer tant elle était belle. Les larmes me sont montées aux yeux.
Elle a tourné à nouveau, me montrant sa belle robe blanche.
Dans mes mains serrées, je sentais la douceur des rubans bleus en satin.
Suzanne a pris son verre de lait sur la table basse, a bu une gorgée.
Elle tournait toujours.
Elle est venue vers moi, a pris mes mains pour que nous tournions ensemble.
J'étais à nouveau une petit garçon. Je tournais plus vite que ma fille. Elle avait du mal à suivre ma cadence. Elle parut surprise que je danse plus vite qu'elle.
Nous avons arrêté de tourner. Suzanne tenait toujours son verre à la main.
Elle titubait à moitié, presque repue. Sans force. Sa main s'est ouvert, son verre est tombé.
Fracas du verre sur le sol, éclats brisés, en mille morceaux.
- Attention, Suzanne !
Une rage subite m'a prise à la gorge, l'énervement. La panique.
J'ai regardé Suzanne apeurée.
J'ai aussitôt ramassé les plus gros bouts du verre décomposé. Des restes de lait léchaient les pieds de la table basse.
Suzanne voulait m'aider. Je l'ai repoussé.
- Tu vas te faire mal. Arrête. T'en n'as pas mis sur la robe ?
J'étais plus inquièt pour l'état de la robe que pour le verre éparpillé aux quatre coins du salon.
Suzanne ramassait tout de même les brisures de verre.
La colère grondait en moi.
L'exaspération. Incompréhensible immédiatement.
Puis ma fille a repris sa danse. Sa tartine à la main.
Elle continuait de tourner, redevenue insouciante. J'enviais cette faculté d'oubli des enfants. J'avais perdu ce goût sucré de l'oubli. Je n'oubliais rien. Plus rien. Tout le poids des âges, des souvenirs, même des remords grillaient mes jours heureux. J'aurais voulu redevenir cet enfant insouciant. Danser, entrer dans la danse des temps et de l'oubli. Ma femme essayait en vain de me distraire, de me faire sourire. Mais rien, pas même la présence de ma fille n'avait soulagé ce poids lourd de mon enfance et de ma jeunesse. Une nonchalance habitée par mon corps dégingandée d'homme flétri, incapable d'aider à mettre au monde l'enfant mort. Je m'en voulais, je m'en voulais d'être cet homme.
Je rêvais de l'oubli.
Rien ne me permettait de retrouver cet état délicieux.
Sauf.
La robe blanche. Le toucher du satin bleu dans ma main. Ce monde enfantin.
Suzanne continuait de tourner dans le salon, petite femme en devenir.
Elle a saisi sa tartine au centre de la table basse.
La tartine est tombée sur la robe blanche, désormais pleine de chocolat.
Suzanne, effrayée, s'est mise à pleurer.
J'ai crié à mon tour.
Je me suis approchée de Suzanne. Et avec le ruban bleu, j'ai serré. Serré très fort.
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Re: Le Ruban Bleu / Suspense

Message par blueeangeel le 2/3/2008, 17:51

Je trouve quelle est jolie ta nouvelle. Je l'aime beaucoup. Ce que j'aime bien aussi dans l'histoire, c'est la relation du père et de sa fille, on sent qu'ils sont assez proches. Ça me fait penser que les enfants (surtout les petites filles), peuvent être proche autant du père que de la mère.
Bravo à toi surtout, et continu dans cette voie, d'auteur!! Very Happy
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Re: Le Ruban Bleu / Suspense

Message par Nere le 9/3/2008, 12:33

Tu sais aussi ce que j'en pense... C'est magnifique, et j'ai même surpris une larme x')
Bravo...

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"Il arrive au bout et referme la bouche. Mon dernier lien avec ce monde saute comme un maillon dans une chaîne. Je m'en vais en laissant derrière moi une forte odeur de soufre. Juste histoire qu'on se souvienne de moi. "
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Re: Le Ruban Bleu / Suspense

Message par Fou le 9/3/2008, 12:58

Ta meilleur nouvelle pour moi guy !
Je l'adore ! Bravo bravo et bravo !
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